Chabatz d'entrar !

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Lo veliädo (La veillée)

(Extrait de l'Albine de Fernand DUPUY)

Scènes de la Vie en Limousin et en Périgord Vert

 

Mise en page de Marianne Laplaud, dite Mamie Marianne

 

 

Le feu

Durant tout l'hiver, de novembre à mars, dès la tombée de la nuit, les bêtes soignées et la soupe avalée, on s'installait devant la cheminée, et même dans la cheminée. Il existait en effet -  et on peut encore en voir – de très grandes cheminées comportant de part et d'autre de l'âtre de véritables sièges : grandes pierres plates sous lesquelles on gardait la cendre, petits coffres de bois où on mettait les fromages à « cailler » et sur lesquelles on pouvait s'asseoir. Il y avait là quatre places pour les plus frileux. Je revois encore mon arrière-grand-mère maternelle, qui, à plus de 90 ans – elle est morte à 101 ans- passait le plus clair de son temps pelotonnée dans le coin de la cheminée. Elle couvait les fromages et elle prisait – la « prise » dans les dernières années de sa vie était devenue sa principale nourriture, et le feu dans la cheminée son seul univers

 

            La veillée commençait ( il faut bien en parler au passé, hélas !) avec le feu dans l'âtre qui, à lui seul, constituait un véritable spectacle varié à l'infini, selon l'essence du bois.

 

Le plus souvent utilisé – le meilleur et de loin- était le chêne. Bien sec, le chêne brûle franc et net. Il se consume jusqu'à la dernière parcelle de fibre sans noircir. Il fait des flammes claires qui réunissent toutes les nuances du jaune à l'orange, du rouge et du bleu, sans l'ombre de la moindre fumée. S'il a été mouillé, il sort son eau à l'extrémité des bûches- des bûches qui pleurent – qui s'illuminent de flammèches bleues.

 

Le châtaignier brûle bien, mais manifestement il n'aime pas brûler car il proteste à grands bruits. Il craque, il pète, en jetant des étincelles et gémit longuement quand il est humide.

 

Le bouleau flambe comme ses allumettes ; l'acacia tient mieux le feu ; presque aussi  bien que le chêne.

On dit le feu de bois, mais il faut dire le feu des bois ou des feux de bois ; aucun n'est pareil à l'autre.

Regardez. Si on craque l'allumette sous une brassée de genêts bien secs, la flamme, les flammes embrasent tout le manteau de la cheminée ; elles montent droit, jaunes, comme les genêts en fleur.

Si vous ajoutez quelques douzaines de pommes de pin, c'est la fête : des flammèches jaillissent de partout dans un crépitement multicolore qui exalte l'odeur chaude de la résine.

 

Les sarments de vignes ne font qu'une flambée ! lumineuse comme le soleil, comme les rayons du soleil qu'ils ont absorbés tout un été ( les sarments de vigne font la meilleure braise pour l'entrcôte (vite grillée)).

Longues flammes claires qui s élancent impétueusement dans le trou noir de la cheminée à l'assaut du ciel, là-haut, tout là-haut ; petites flammes bleues qui sautillent sur la grosse souche de chêne ; mousse blanche et grise et noire qui crève en grosses bulles à l'extrémité de la bûche ; mince filet de fumée qui se mêle à la flamme, aux flammes qui se tordent comme des bras qui implorent, aux flammes  qui chantent et qui dansent , feux follets sur la lande, qui jaillissent et qui disparaissent ; flammes de joie, flammes d'espoir, flammes de vie ; la vie qui chante et qui danse et qui s'éteint comme une lampe, comme le chanei (lampe fumeuse qui éclairait les soirées d'hiver) qui n'a plus d'huile, quand le bois est consumé ; dernières petites  flammes de la vie qui, malgré tout, ne veut pas disparaître…..

 

Les châtaignes

 

Quand les braises enfin s'assoupissent, c'est le moment de mettre sous lacendre une poignée de châtaignes ou quelques pommes , de terre ou de pommier, comme on dit ici….

Parmi ces merveilles, les châtaignes tiennent toujours la première place à la veillée. Il existe plusieurs manières de les accommoder.

 

La plus simple consiste à les faire bouillir dans l'eau tout simplement et vous avez « la bousadas », les bousées. On accroche un grand marmitou (au lieu de dire un grand marmitou,  on devrait tout naturellement écrire une marmite – ce serait pourtant inexact car le mamitou, même si on en trouve des grands et des petits, ce n'est jamais une marmite mais toujours un marmitou - )

On accroche donc le marmitou à la crémaillère et dès que l'eau commence à chanter, on y dépose les châtaignes. L'art consiste à faire bouillir l'eau dans les flammes , mais à entretenir l'ébullation sans flammes, surtout sans flammes et même avec un peu de fumée pour que celle-ci pénètre dans le marmitou par le couvercle qui se soulève sous les bouillons.

 

            Autre manière d'accommoder les châtaignes : les marrons ; en patois lou chôvée. Il convient  tout d'abord d'entailler légèrement les châtaignes pour éviter les explosions… on en réserve toujours quelques-unes d'ailleurs qui, entières, sont glissées subrepticement parmi les autres et qui pêtent dans un nuage de cendres.

 

            Outre les marrons sous la cendre, on peut griller les châtaignes dans la poêle spéciale, percée de trous, que l'on pose sur un trépied. C'est une poêle à très longue queue qui permet de remuer les marrons afin d'en assurer une cuisson régulière , sans se brûler. On l'appelle lo pédarso.

 

 lo pédarso

 

 

La bousadas (les boursées) lou chovée sont les manières classiques et bien connues d'accommoder les châtaignes ; faire des châtaignes blanchies, c'est autre chose.

 

Il convient d'abord de le éplucher. Le travail occupait de nombreuses veillées.

L'enveloppe enlevée, d'un savant coup de peladou , il reste à faire disparaître la peau. A cette fin (le peladou était un couteau spécial à lame courte et large, légèrement recourbée)

  le peladou

A cette fin les châtaignes pelées sont ébouillantées et versées dans le  toupi . Le toupi à châtaignes est une sorte de marmite en fonte à trois pieds dont le corps comporte une partie renflée à la base surmontée d'un tronc de cône renversé.

 toupi et boueïradour

 Pour enlever la peau, on utilise le boueïradou : instrument en bois formant la croix de saint-André. Il comprend deux bâtons de 60 cm de long environ, ronds par le haut, carrés par le bas. Sur la partie carrée sont aménagées des entailles pour mieux accrocher les châtaignes. Les deux bâtons sont réunis vers leur mitan par une vis qui leur permet de se mouvoir aisément. On prend dans chaque main les extrémités rondes des bâtons et par un mouvement alterné de demi-tour à droite et à gauche, on enlève par frottement la deuxième peau des châtaignes  - qui sont dès lors prêtes pour  la cuisson – On les dispose ensuite dans le toupi : avec un peu d'eau – très peu – sur quelques pommes de terre pour éviter le « brûlé ». le toupi est accroché à la crémaillère. Le feu fait le reste. Encore faut-il qu'il soit conduit comme il convient : un feu de flammes d'enfer et les châtaignes seront calcinées : un feu de rien et les châtaignes n'en finiront pas de cuire en nouilles….

 

 

Mais la veillée , c'est d'abord la famille

 

La  famille réunie devant la cheminée : le père, la mère et les enfants. Pour ne rien faire bien souvent. La journée est terminée, alors avant de s'aller coucher, on se repose tout simplement à regarder les flammes dans l'âtre, à écouter chanter le bois et hurler le vent dans la cheminée ; fixer jusqu'à dormir le tison qui se consume lentement. J'ai parlé des feux de bois et l'on pourrait croire que l'on fait brûler le bois à plaisir. Non !

On fait brûler le bois pour le besoin,  le besoin de cuire les aliments et le besoin de se chauffer, de chauffer la maison, mais on économise le bois. Il faut voir comment la veillée se termine sur trois tisons, trois trognons usés jusqu'à la dernière fibre et que l'on recouvre soigneusement  de cendres pour retrouver au matin une petite braise que le souffler ranimera pour la première flambée.

 

            Le père, la mère, les enfants, réunis autour de l'ätre, c'est la veillée de chaque soir ; la pause que l'on s'accorde avant le sommeil.

La mère « broche », c'est-à-dire tricote d'interminables chaussettes ou des mitaines pour les enfants et pour le père.

Les enfants « repassent » leurs leçons et font leurs devoirs de classe.

Le papa termine un panier. Il a fallu couper, après les avoir minutieusement choisies, de belles pousses de châtaigniers, de grosseurs différentes : pour l'anse (lo berle) pour le pourtour et pour l'ensemble de la carcasse ; après les avoir coupées, il les a écorcées et mises à sécher. Quand elles ont été à point, il les a pliées aux formes et aux dimensions de la carcasse du panier, un jour qu'il chauffait le four. Il convient en effet , pour éviter de casser, de faire « cuire » le bois. C'est là tout un art qui consiste à passer au four les tiges de châtaignier ; tout un art car il faut éviter de brûler le bois tout en lui donnant la souplesse désirée.

A la veillée, il ne reste plus qu'à assembler le tout et à tresser le panier avec de longues lanières découpées au couteau sur de tiges de châtaignier : petits paniers et grands paniers, paniers plats, paniers ronds,longs, courts ; des paniers et des respes. Les respes étaient de grandes corbeilles allongées qui servaient à recueillir les pommes de terre pour les transporter dans la « pompirière » ou réserve à pommes de terre. Elles en contenaient généralement un grand sac. On entressait aussi des plus petites pour les œufs, pour les noix ou pour le linge.

  

La grande veillée ou veillado

 

On allait à la veillée comme on va au spectacle, en visite ou à la cérémonie. On allait à la veillée chez les voisins dans le même village. On allait aussi à la veillée loin, chez des amis d'autres villages, à deux, trois, quatre et cinq kilomètres, à pied bien entendu. On partait avec une lanterne dans le froid de la nuit d'hiver, dans le vent ou dans la neige, sur la glace ou dans les ornières des chemins. ; à travers bois, à travers prés. L'on ne traverse jamais un champ, on les contourne, par respect.

 

Les grandes veillées avaient souvent un objet précis : on venait aider à égrener le maïs, ou à casser les noix pour faire de l'huile.

Pour le maïs la technique était rudimentaire ; on installait la poêle à longue queue entre deux chaises, et sur cette queue, on frottait énergiquement « la ponouilia », les épis de maïs. Les grains se détachaient et tombaient dans la « respe »

Pour les noix, on les cassait, voilà tout, avec de petits maillets de bois. On séparait l'amande de la coque. Les amandes étaient recueillies dans lde grands paniers, alors qu'on jetait les débris de coque dans le feu qui crépitait de plaisir.

 

Après le travail, venaient les distractions.

Pour les hommes, les jeux de cartes : on jouait à la « manille ». On jouait aussi au « marteau », à « l  'écartée »

On ne jouait pas à  l 'argent . on jouait aux haricots

Durant la partie de cartes, les femmes tricotaient ou filaient la laine.

Elles tricotaient aussi de la langue. Toutes les nouvelles et tous les potins de la région, de France et de Navarre, étaient évoqués, plus ou moins déformés, plus ou moins inventés

 

Sur le coup de minuit,

La maîtresse de maison préparait la soupe à l'oignon ; on rangeait les cartes et les tricots pour se mettre à table : une grande assiettée de soupe, un bon chabrol, du pâté de foie de porc et même d'oie ou de canard, des grillons ou rillettes, une tranche de rôti de porc et du fromage blanc. Un solide casse-croûte ! bien arrosé de piquette pour les femmes et les enfants, de cidre pour les hommes et quelquefois du vin.

 

 La veillée alors repartait de plus belle ; on chantait, on dansait, on racontait des histoires.

 

 



14/10/2006
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